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La société traditionnelle africaine, misogyne ?

François OSSAMA 17/08/2026

« Un jour que j’interrogeais un vénérable vieillard, sur les rites initiateurs chez les Béti, une femme d’environ quatre-vingts ans vint s’asseoir à côté de moi et me dit sans ambages: “Mon fils, pourquoi oublies-tu la femme ? Fœtus, je te porte dans mon ventre, bébé je te porte sur ma poitrine ; enfant, je te porte sur mon dos ; adulte, je te porte sur mes genoux (allusion à l’acte sexuel) ; et quand je cesse de te porter, c’est que tu es mort ! Pourquoi oublies-tu la femme ?” »

Ces paroles que la matriarche de 80 ans tint au sociologue camerounais Henri NGOA incitèrent celui-ci à se lancer, au début des années 70, dans un travail de pionner : la relecture de la présentation particulièrement péjorative que la littérature coloniale avait faite de la condition de la femme dans les sociétés traditionnelles africaines. A la question de savoir quelle était la condition de la femme africaine (en se situant à l’époque précoloniale), Henri NGOA, sur la base des données de son immersion dans les cultures traditionnelles Béti et Bamiléké, se refusa de parler d’oppression quasi-institutionnalisée de la femme. A rebours des premières études anthropologiques, il montra que la réalité de la situation de celle-ci y était plus complexe ; elle devait être nuancée par rapport à certaines affirmations et ne pouvait être réduite à des pratiques comme la polygamie ou à une compréhension souvent déformée de certaines coutumes comme la dot. On voit bien comment la dot est devenue pour de nombreuses familles aujourd’hui, un acte de vente de leurs filles, bien loin de sa signification socio-anthropologique.

Certes, comme dans toutes sociétés humaines (pensons au « droit de correction » donné au mari et prévu dans le code Napoléon), il y avait des usages avilissants, dégradants. Cependant, la femme africaine de l’époque précoloniale n’est pas systématiquement cette prisonnière subissant sans réagir le joug des hommes, confinée à la cuisine sans aucun rôle prestigieux ou pouvoir dans la société, cette esclave qui n’a aucun droit, etc. Il y avait pour les femmes de véritables espaces de liberté et de pouvoirs.

L’exemple de la dot, mais aussi les dérives dans la pratique du veuvage, ou même la montée des violences contre les femmes que les enquêtes confirment, demandent à considérer la thèse selon laquelle les atteintes graves à la dignité de la femme ne sont pas le produit de nos traditions. C’est sous l’influence du matérialisme, et des transformations de la structure sociale africaine, qu’il s’est produit, dès la période coloniale, des mutations culturelles qui ont souvent fait perdre le sens authentique de nos us et coutumes, tout en développant des avatars culturels qui sont considérés à tort comme nos traditions authentiques.

Il est par conséquent important prendre en compte ces nuances. Nous sommes dans l’erreur lorsque nous cherchons à justifier certaines attentes graves à la dignité de la femme en les justifiant par ce que nous appelons tradition, alors qu’il s’agit plutôt d’avatars qui ne sont pas toujours conformes aux coutumes authentiques africaines.

A la suite d’Henri NGOA, un ouvrage collectif de référence a été publié par Karthala en 1985 sous le titre « Femmes du Cameroun, mères pacifiques, femmes rebelles ». Ce livre de 412 pages nous plonge les vies de femmes (mariage, travail, rôles sociaux, etc.) de tous les grands ensembles culturels de notre pays. Très édifiant et à lire !

Bonne journée de la femme
François Ossama