Il n’y pas d’identité(s) sans humanité
Le projet de la mondialisation a été, d’un point de vue philosophique, largement motivé par l’ambition de dissoudre toutes les identités (culturelles, religieuses, ethniques, nationales, etc.) en une seule, structurée par un référentiel éthique, économique et socio-politique universel. Certes, il faut reconnaître chez certains tenants de cet universalisme une raison objective : dans le contexte de l’Après-guerre qui a révélé une déshumanisation à l’ampleur jamais égalée dans l’histoire, l’on pouvait croire que la substitution aux identités nationales, ethniques ou linguistiques d’une citoyenneté mondiale culturellement uniforme suffirait à résoudre durablement le problème de la violence, des guerres. Ainsi, dans la dissolution des identités, l’on a pensé bloquer la confrontation entre les identités. Francis Fukuyama pensait ainsi que se réaliserait « la fin de l’histoire ».
Malheureusement, au cœur d’une planète « technologiquement mondialisée » comme jamais dans son histoire, l’on voit se fracasser contre cet universalisme la montée quasi-généralisée d’un repli nationaliste, communautariste, religieux, identitaire. Il convient cependant d’éviter des arguments simplistes pour expliquer ce mouvement de fond, qui, faut-il le souligner, n’épargne désormais aucune région du monde. L’on ne peut toutefois pas exclure, parmi ses causes fondamentales, le fait que ce repli est nourri par un sentiment généralisé d’injustice, qui, je le notais déjà lors d’une conférence sur la paix il y a quatre ans, montre lui-même l’impasse du projet républicain de justice, de liberté, d’égalité, né sous les cendres des empires féodaux du moyen âge. Surfant sur ce sentiment, quelques esprits bien souvent minoritaires, pour des raisons idéologiques, religieuses ou tout simplement de pouvoir politique, font remonter la source des frustrations légitimes dans la race, l’ethnie, la religion, etc., alimentant ce faisant la confrontation entre les identités.
Les replis identitaires actuels sont une source d’inquiétude pour la paix. Ils menacent les états d’éclatement. Plus grave, il faut être aveugle pour ne pas voir que dans nombre de sociétés, des mécanismes semblables à ceux qui ont conduit aux crimes les plus abjectes contre l’humanité sont enclenchés. Comme hier, ils passent par des simplifications du langage et de la pensée qui nient la vérité historique et la réalité socio-anthropologique, lesquelles montrent souvent que les barrières entre les peuples (ou les identités) ne sont pas souvent si étanches ; des généralisations abusives qui réduisent l’humanité d’une identité à néant, tout en construisant chez l’autre les fantasmes de pureté, de suprématie, de domination. Le problème malheureusement avec les conflits fondés sur l’identité est qu’ils sont portés par une négation de l’humanité des autres, jugée à l’aune seule de l’identité, au point d’en vouloir la suppression complète. La violence qui s’ensuit est innommable, car on pense effacer « quelque chose », mais certainement pas un humain.
La question suivante devient alors plus pressante : si la prétention mondialiste de gommer les identités au profit d’une « identité universelle » apparaît aujourd’hui comme un échec, quel modèle pour un monde pacifique demain ? Vaste programme évidemment, mais sur lequel l’intelligence humaine doit de toute urgence se déployer. L’enjeu réside dans la capacité de celle-ci à dépasser les modèles philosophiques dits « des Lumières » qui ont structuré économiquement et politiquement le monde contemporain, mais qui montrent aujourd’hui leurs limites. La réponse philosophique doit déboucher sur des modèles politiques et économiques qui tirent les leçons autant des dérives du libéralisme que celles des modèles d’inspiration marxistes ; qui, à l’intérieur des états, amènent les pouvoirs à des échelles géographiques les plus proches des citoyens, brisant les structures d’un élitisme vertical, bourgeois, qui par bien des aspects, a reconstitué les classes du Moyen Age. Il me semble que cet élitisme est largement en cause dans la délinquance actuelle des nations ; paradoxalement, ce sont souvent ces mêmes élites qui, comme le faisaient les élites romaines avec les jeux, déplacent la fixation sur elles afin d’amener le ressentiment sur le terrain identitaire.
Une identité est toujours une part de l’humanité résumée géographiquement, culturellement. Elle peut donc être portée et assumée de manière décomplexée. Cependant, la référence précédente à l’humanité dans le cadre d’une juste compréhension de l’identité, a pour but de signifier que cette dernière doit précisément s’arrêter à l’humanité tout court ; en d’autres termes, si l’on est en droit de revendiquer son identité, elle ne peut être érigée à un niveau ontologique qui pousserait sa différenciation des autres à un point tel qu’elle en réclame leur destruction. Au-dessus de l’identité, il y a l’humain ; il n’y pas d’identité(s) sans humanité.
A rebours de l’humanisme des Lumières, la réflexion nouvelle qui pose le problème de la cohabitation pacifique des identités ne peut exclure Dieu, en tant que référence ultime capable de se poser en lieu de réconciliation. Si l’homme ne reconnaît pas la paternité divine, grand est le risque qu’il n’accueille pas tout homme comme un frère, c’est-à-dire fils du même Père, indépendamment de ses catégories plurielles d’approche.
La pluralité des identités dit la fécondité et la richesse de Dieu. C’est aussi pourquoi l’homme n’est jamais aussi créatif et riche que dans la rencontre et l’accueil des identités des autres. Dieu n’est pas atteint et réalisé dans l’expression singulière de chacune, dans leur expression plurielle.
En ces moments frénétiques de notre histoire, gardons à l’esprit que c’est notre identité humaine qui porte toutes les autres. Sinon, nous prenons le risque de devenir des acteurs de dérives qui ont conduit des hommes à gagner leur identité par la haine et la violence, mais à perdre leur humanité, parce que leur violence ne fut même plus comparable à celle dont les animaux sont capables.
François Ossama
Ecrivain