La réflexion sur les enjeux sociétaux des nouveaux médias, en particulier les réseaux sociaux, a davantage porté sur les questions éthiques et sociopolitiques. L'IA a récemment fait irruption dans ce débat, lui donnant une tonalité plus grave. Mais sur ce point également, les promesses comme les peurs (économiques, éthiques, sociales, etc.) éludent un enjeu fondamental : le sort de l'intelligence humaine face à la machine.

En effet, des données récentes appellent aujourd'hui à considérer l'impact de ces technologies sur l'intelligence humaine, comprise comme capacité à élaborer la pensée, à créer et à s'adapter. Plusieurs travaux attirent l'attention sur les effets négatifs des nouveaux médias sur le potentiel cognitif de l’humain : mémoire, langage, raisonnement, etc. Ils notent une baisse continue du QI depuis les années 80. Une étude publiée en 2017 par la revue Intelligence, indique une régression de 4 points du QI des Français de 1999 à 2009. Les données sont plus inquiétantes pour les nouvelles générations. Elles alertent sur la baisse des aptitudes aussi bien littéraires que scientifiques des enfants : ils lisent et écrivent moins bien ; les niveaux en mathématiques régressent. Certains chercheurs n'hésitent pas à parler d'effondrement du niveau scolaire.

Ce phénomène, que d'aucuns considèrent comme symptomatique d'un déclin intellectuel de l'humanité, s'explique, au moins en partie, par les technologies numériques. Certes, celles-ci offrent un accès à des volumes d'information encore imaginables il y a 30 ans, auxquelles se combinent des capacités de traitement des données qui sont aujourd'hui démultipliées par l'IA, de sorte qu'elles parviennent à reproduire un nombre croissant d'aspects de l'intelligence humaine. Pourtant, ce sont paradoxalement ces performances technologiques qui bousculent l’humain sur le plan cognitif, et portent les prémices de ce que certains auteurs appellent le déclin intellectuel de l'humanité.

Premièrement, les flux informationnels gigantesques ont, sur le cerveau, un effet de saturation qui réduit ses capacités d'assimilation et de prise de distance critique par rapport à l'information. En effet, gavés par des flux permanents d'informations sur nos écrans (WhatsApp, Facebook, fils d'actualités, etc.), nous ne parvenons en réalité qu'à effleurer leurs contenus. Nous peinons à lire l'information profondément, et par conséquent, à la confronter grâce à notre sens critique qui permet de la développer.

 Il convient de rappeler que la donnée et l'information sont différentes de la connaissance. La donnée que captent nos sens ne devient connaissance que si elle est analysée, insérée ou agrégée à un maillage cognitif préexistant. L'une des limites des nouveaux médias est que, contrairement au livre, ils ne favorisent pas ce processus, car ils n'offrent pas un fil structuré et cohérent des idées. Dans nos groupes WhatsApp par exemple, les informations défilent, passant d'un sujet à l'autre (sport, politique, religion, etc.) sans articulation logique.

Deuxièmement, ces technologies installent une culture de la facilité intellectuelle : copier/coller, recours massif aux outils d’IA générative comme Chat GPT. Les conséquences apparaissent nettement dans la qualité de la production intellectuelle. Les milieux universitaires s'alarment de sa dégradation. Ils sont contraints de redoubler d'efforts contre le plagiat. L'administration n'est pas épargnée : la qualité des études pâtit également de la culture du copier/coller.

Loin de nous l'idée de remettre en cause les formidables opportunités ouvertes par le numérique pour aider le déploiement de l'intelligence humaine dans quasiment tous les domaines de l'existence. Mais le risque est que la facilité technologique altère cette intelligence, car celle-ci se développe dans le rapport de l'homme à la difficulté, au défi de la nature ou de la complexité des organisations humaines. Ainsi, elle reste une capacité à « solutionner ».

Finalement, une question redoutable est posée aujourd'hui. Si la thèse du déclin de l'intelligence humaine était étayée, on serait dans un rapport inversé : déclin intellectuel de l'humain contre progrès de l'intelligence de la machine. La thèse nous rapproche des scénarios hollywoodiens pessimistes comme Terminator ou I robot : la machine se croyant plus apte à conduire l'humanité revendique le droit de détruire l'homme.

Je ne m’inscris pas dans la vision pessimiste, souvent radicale, que véhiculent ces films, quoi que, de toute évidence, certains risques qu’ils anticipent, méritent l’attention des ingénieurs porteurs de solutions technologiques, comme la vigilance des politiques chargées de les réguler. Toutefois, objectivement, il est temps de s'inscrire dans un rapport à la machine où, sur le plan intellectuel, celle-ci est une aide, mais intégrée avec une distance et une autonomie critiques qui maintiennent la liberté et la force créatrice humaines. Ce d’autant plus que ces outils, dont l’IA générative, peuvent induire en erreur, délibérément ou non. Que la machine ne fasse pas tout à notre place, mais nous accompagne dans ce que nous avons à faire.

Loading...