Derrière les grandes problématiques (sociétales, écologiques, etc.) de notre époque, se joue en réalité le drame de l’opposition entre la foi et la raison, un thème qui est au cœur de la pensée de Benoît XVI. La philosophie positiviste a, dès l’époque moderne, enraciné dans la culture la certitude que la raison seule permet ou permettra d’épuiser le mystère de l’homme ; d’où les « scientismes » : biologisme, économisme, etc. Cette posture, forgée par la défiance à l’égard du fait religieux, a véhiculé l’idée que seule la science est capable de vérité, dans la mesure où ses énoncés sont démontrables par l’expérience sensible (tangible) ou par des modèles mathématiques. A l’opposé, elle a présenté la foi comme relevant de la sphère spéculative, subjective, « indémontrable », de ce fait, et d’une certaine manière, comme inférieure à la science (positivisme).
Malheureusement, cette posture a enfermé l’homme dans un matérialisme qui bien que nécessaire à bien des égards, est devenu mortifère car privé d’horizon, ou d’une espérance face à son évidente finitude, pour laquelle la science est impuissante. Le scientisme a aussi privé l’homme de la mesure et de la précaution (éthique) qui sont pourtant des instruments pouvant orienter la science vers le bien et donc vers la vérité (la vérité n’est-elle pas le bien ultime que l’homme présent intuitivement et y aspire ?). Or, ces instruments ne peuvent s’affirmer véritablement que si l’homme, face à la science, garde la conscience de sa finitude, et souscrit en revanche à une idée de transcendance, de foi. La science propose un chemin vers la vérité certes mais qui reste incomplet s’il n’est pas éclairé par la foi : « Le cœur de l'homme délibère sur sa voie, mais c'est le Seigneur qui affermit ses pas », dit le psalmiste (16, 9).
Fort heureusement, la science se questionne elle-même aujourd’hui : elle semble moins radicale sur les principes philosophiques qui l’ont guidée depuis l’époque moderne, comme le positivisme d’Auguste Comte et le réductionnisme. Ce questionnement, me semble-t-il, sera renforcé dans les années à venir par le fait que l’homme (mais je dirais non pas nécessairement l’homme de sciences mais le profane) découvre : l’extraordinaire complexité de la nature (qui révèle elle-même les limites d’une méthode scientifique qui la décompose ou la morcelle pour tenter de l’approcher) ; l’impuissance de la technologie face aux phénomènes climatiques (dont elle n’est pas étrangère) ; et aussi les limites de l’organisation socio-économique qui s’est dessinée sur les codes de la raison, et qui secrète misère et injustices. Il s’aperçoit alors la seule raison opposée à la foi ne peut à elle seule tout saisir : l’environnement, la misère, les injustices, le bien-être.
C’est ainsi que l’on va vers une recomposition philosophique qui rend plus étroit le lien entre la science et l’éthique, la métaphysique, la foi. Une des voies possibles de conciliation entre la foi et la raison est la « sagesse », thème qui est précisément développé dans ce sens dans « Fides et Ratio ». La sagesse qui accueille la vérité scientifique, mais la renvoie à une perspective qui laisse ouverte le Mystère ; la sagesse qui reconnaît comme disait le pape Jean-Paul II que « la quête de la vérité, même si elle concerne la réalité finie du monde ou de l'homme, est sans fin, mais renvoie toujours à quelque chose de plus élevé que l'objet d'étude immédiat, vers des questions qui donnent accès au Mystère ».