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La condition de la femme : le combat volé

François OSSAMA 08/10/2026

L’écho de l’affaire Epstein résonne de manière assourdissante ce 8 mars 2026. Elle est à bien des égards plus grave qu’un fait divers isolé. Elle expose une réalité profonde qui imprègne la société contemporaine : un machisme omniprésent, dans les familles comme dans les milieux professionnels et intellectuels, mais insidieux, hypocrite, qui alimente les mécanismes de la violence symbolique, psychologique et physique qui avilit la femme.

Sinon, comment comprendre qu’au 21e siècle on ait pu organiser à l’échelle planétaire, structurer à des niveaux insoupçonnés de pouvoir, la traite sexuelle de milliers de jeunes filles et femmes ? Il est impossible de croire que cette affaire est isolée. D’autres « îles » (comme « Little Saint James » appartenant à Epstein) existent, nombreuses, y compris chez nous en Afrique. Le silence et la connivence des corps sociaux censés dénoncer ces dérives, comme les médias et les associations, renforcent le besoin d’aller en profondeur pour comprendre.

Il est donc illusoire de penser que l’humanité ait progressé significativement sur la condition de la femme ; qu’elle assume de manière non pas déclarative ou proclamatoire, mais pratique, le fait ontologique que l’homme et la femme sont des vis-à-vis dans l’ordre de la Création (comme le suggère le sens littéral de l’hébreu « Ezer » traduit par « aide » dans Gn 2,18), car héritant de Dieu la même dignité, qui proscrit de la réduire à un corps à prendre.

L’hypocrisie autour de la condition de la femme, que nous dénoncions précédemment, s’illustre dans le grand paradoxe de l’affaire Epstein : l’essentiel de ses protagonistes sont des personnalités dites progressistes, dont la filiation intellectuelle remonte à la fameuse révolution sexuelle des années 60. Ce constat ne surprend guère ceux qui connaissent les ressorts éthiques de cette « révolution ». Ils savent bien qu’elle n’était que le paravent pour promouvoir des dérives qui ont utilisé, abusé des femmes et des enfants (pédophilie) en prétendant leur offrir la liberté. Le recul de l’histoire montre comment le féminisme originel du 19e siècle, porteur d’un espoir de correction des dérives du patriarcat millénaire, a été récupéré pour servir ces dérives.

L’histoire d’une subversion : du féminisme au gender

Au 19e siècle, aux États-Unis, les femmes se levèrent contre les abus du patriarcat, inaugurant le féminisme. Il est essentiel de relever que ce féminisme originel se focalisait sur ce que l’on peut appeler des droits objectifs, comme le droit des femmes à l’éducation, à l’exercice de toutes les professions, au suffrage et à la propriété. Ce combat emblématique pour l’égalité sociale conduira à l’institution de la Journée internationale des droits des femmes.

Alors que les premiers succès de cette mobilisation étaient célébrés (accès à l’université, droit de vote, etc.), une entreprise de radicalisation idéologique des revendications originelles des femmes est engagée dans les années 40. Figure de proue de cette évolution, avec son livre « Le deuxième sexe », Simone de Beauvoir théorise le féminisme non plus comme un objet de lutte sociale pour l’égalité objective des droits, mais comme une confrontation des identités des sexes (homme-femme) cherchant, selon la logique de lutte des classes empruntée au marxisme, non pas simplement l’égalité, mais à renverser la domination patriarcale au profit du matriarcat.

La célèbre phrase de De Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient » inspirera des héritières plus radicales, qui, comme Elisabeth Badinter, pensent le féminisme comme le choix de la femme de ne pas assumer les rôles attachés à sa féminité, y compris intrinsèquement (naturellement), par exemple la maternité. Ce positionnement marque un basculement anthropologique et éthique qui conduira à la théorie du genre (gender) à partir des années 70 et de manière affirmée politiquement dès les années 90 après la Conférence mondiale sur les femmes de Pékin.

Contrairement à l’idée répandue, le gender n’est pas un cadre d’approche de la condition de la femme spécifiquement. Il est une vision existentialiste qui conteste le lien entre l’identité d’homme ou de femme et le sexe biologique. Les tenants de cette théorie ont volontairement entretenu la confusion entre le gender et la condition de la femme, alors qu’en pratique, leurs perspectives réelles sont d’ouvrir l’anthropologie humaine à toutes les formes de sexualités (LGBTQIA+) et de les normaliser sur le plan social. L’astuce utilisée par les théoriciens du gender, comme Butler ou Jagger, aura été de dire que l’hétérosexualité est la source de l’oppression de la femme et qu’il fallait la déconstruire.

Le concept de gender a profondément brouillé le féminisme en altérant sa trajectoire initiale. Il a, de manière délibérée et méthodique, occulté le combat fondateur pour promouvoir une vision anthropologique (et mener la bataille idéologique subséquente) qui rejette l’altérité, tout en valorisant les relations entre personnes de même sexe. En d’autres termes, le gender a relégué au second plan les revendications objectives des femmes pour mettre l’accent sur celles des minorités sexuelles. Plus récemment, le wokisme, une coalition disparate de divers mouvements sociaux, dont le gender occupe une place importante, a conforté ce processus de détournement ou de vol des luttes féminines.

Ce qui est commun et frappant dans ces évolutions est qu’elles ont singulièrement réduit le féminisme à la sexualité, en se focalisant par exemple sur ce qui est appelé « droits reproductifs », au détriment d’enjeux tels que la persistance des inégalités homme-femme dans les salaires, leur place marginale dans les positions publiques, etc. Dans ce sillage, la contraception et l’avortement ont été promus comme des choix (pro-choix) emblématiques d’émancipation de la femme. Pourtant, ces pratiques, auxquelles de nombreuses femmes se contraignent en réalité, ont objectivement conforté le sexisme en offrant aux hommes le moyen d’apprivoiser son corps tout en se soustrayant d’avance de toute responsabilité.

Comment alors s’étonner des affaires telles qu’Epstein, dont le ressort psychologique et social est la réduction de la femme à son corps ? Pourtant, il convient d’insister sur le fait que des questions urgentes demeurent. En plus des inégalités sus-relevées, les violences faites aux femmes se banalisent, y compris dans le langage et les attitudes machistes qui imprègnent tous les segments de la société, famille, milieu professionnel, etc.

Reprendre la lutte historique du 19e siècle

Il y a une tendance nette à la dégradation de la condition de la femme, y compris dans des sociétés qui se revendiquent ouvertes et progressistes : l’affaire Epstein, par son échelle et sa connivence avec les cercles politiques et économiques qui gouvernent le monde, devrait suffire à convaincre ceux qui en doutent. Les acquis sociaux des femmes restent fragiles, car le machisme demeure profondément ancré dans les comportements masculins et n’est pas dissuadé par la conquête réussie par les femmes des espaces intellectuels et professionnels jusqu’alors réservés aux hommes.

Il revient aux femmes elles-mêmes de prendre conscience de la vaste entreprise de manipulation sous le couvert du gender qui a détourné les visées pragmatiques de leur combat d’origine (l’égalité des droits dans l’espace public), pour le noyer dans les revendications des minorités sexuelles.

Il est urgent de réinscrire le féminisme sur un terrain objectif et concret qui insiste sur les questions d’égalité salariale, de promotion sociale, appelle à une action plus décidée de la société contre les violences faites aux femmes, amplifie la lutte contre le sexisme dès l’enfance. Des philosophes comme Sylviane Agacinski l’ont compris et leur montrent l’exemple.

Dans cette perspective, ce 8 mars 2026 devrait être l’occasion d’une prise de conscience sur la vaste hypocrisie qui entoure le sort de la femme contemporaine. C’est l’appel aux femmes pour qu’elles se réapproprient courageusement le combat pour l’égalité, pour la dignité. Elles peuvent atteindre cet objectif sans renier, comme le pensait De Beauvoir, leur féminité.